11/10/2008

Utopiales 2007 - un retour en arrière

A la fin du mois débuteront Les Utopiales 2008, Festival International de Science-Fiction de Nantes. Pour vous faire connaitre cette manifestation voici un regard sur les Utopiales 2007.


La ville :



Le château des ducs de Bretagne, de nouveau ouvert aux visiteurs après plusieurs années de restauration.


Le palais des Congrès, cadre du festival.

Première journée : ouverture et inauguration, en fin d'après-midi. Tour rapide pour se mettre dans l'ambiance. Premières rencontres aussi. J'ai fait connaissance avec Cédric Ponge, qui réalise d'étranges créatures de métal, et Nathalie Legendre, qui écrit pour la jeunesse. Et puis j'ai retrouvé quelques amis, Didier Cottier, Lucie Chenu, et croisé Pierre Bordage, Francis Berthelot et Jean-Marc Ligny.



Les bouquins des éditions Eons sont bien là. On aperçoit Péronnik, mon roman.

Nathalie Legendre et Lucie Chenu semblent bien s'amuser lors de cette première soirée.

Avec ses 40 à 42 000 visiteurs le festival des Utopiales est considéré comme la plus grosse manifestation européenne de SF (et sans doute au niveau mondial).

Pour cette 8ème édition le thème choisi était Climats.

Une grosse exposition de Luc Schuiten, sur les liens que l'architecte essaie de tisser entre architecture et nature, accompagnait cette thématique. « Dans les années 80, j'ai réfléchi à des cités écologiques, des villes d'habitarbres : des habitations avec pour centre un arbre servant de charpente naturelle, structure organique autoclimatisée, autosuffisante grâce au soleil, sans aucun apport d'énergie fossile. »

D'autres expositions, comme celle de Didier Cottier, présentaient des créatures extraterrestres composées de matériaux recyclés.


De son côté Cédric Ponge récupère épaves et carcasses métalliques pour les métamorphoser en créatures étranges…

On pouvait également admirer des illustrations de Christian Lorenz Scheurer, dont une belle collection de timbres de l'univers d'Entropia. Personnage fort chaleureux Christian Lorenz Scheurer a travaillé sur des films comme Le cinquième élément et Matrix, et sur les jeux vidéo de la série Final Fantasy..

Enfin on pouvait découvrir les oeuvres de Michel Koch et de Yoz, pour ne citer que les artistes que j'ai remarqués.

Charline était également présente. Il s'agit d'une jeune illustratrice déjà rencontrée lors de mes déplacements dans d'autres festivals. Elle dessine de jolies créatures de contes de fées. Cette année je lui ai acheté une oeuvre. Et je lui ai proposé de faire une illustration pour mon antho, Les Soleils d'Infernalia.

Les Utopiales c'est aussi une partie cinéma avec, cette fois-ci, un cycle en accord avec le thème du festival, dans lequel on retrouvait des classiques comme La bombe, Malevil ou Soleil Vert. Il y avait aussi une programmation de films inédits : Black Sheep, Moebius Redux, document sur le dessinateur de BD Jean Giraud/Moebius, The Ugly Swans, d'après le roman des frères Strougatski, Les mutants du brouillard... Ce dernier à reçu le Grand prix, tandis que Black Sheep recevait le prix du public. Car, comme tous grands festivals, les Utopiales décerne ses prix.


L'ensemble de la manifestation se déroule entièrement dans le palais des congrès.

Cinéma, avec une salle de 800 places au niveau moins 1. Conférences/débats (photo ci-dessus), expositions, bar (le fameux bar de madame Spock), salle de jeux de rôles, salle de presse au rez-de-chaussée et à l'étage la librairie, une salle réservée aux jeux de plateau, de stratégie... les fanzines et le restaurant. Car il faut bien manger aussi.

A suivre...


____________________________________________________________________________

Expressions et phrases vicieuses



De temps en temps je parcours le web à la recherche de livres rares, de livres curieux. Le Projet Gutenberg à mis récemment en ligne ce DICTIONNAIRE GRAMMATICAL DU MAUVAIS LANGAGE, OU RECUEIL Des expressions et des phrases vicieuses usitées en France, et notamment à Lyon.


«Il est nécessaire d'étudier les défauts de langage et de prononciation qui sont particuliers à chaque province et quelquefois même aux villes qui se piquent le plus de politesse, pour les faire éviter aux enfants.»

Rollin, Traité des études.


Cet ouvrage écrit par Étienne Molard, Instituteur, est paru en 1803. Avec le passage du temps il a gagné en saveur. En voici des bouts :

Assassineur. Dites, assassin. Le peuple dit quelquefois, il a commis un assassin, au lieu de dire, assassinat; et en fait de langage, il y a bien des gens qui sont peuple.

Aucuns. Ce mot ne prend jamais de pluriel; il signifie pas un. Racine a fait une faute, en disant dans Phedre:

Aucuns monstres par moi domptés jusqu'aujourd'hui,
Ne m'ont acquis le droit de faillir comme lui.

Ce pronom indéfini prenoit autrefois le pluriel. On s'en sert encore ainsi dans les actes.

Baignoir. Vaisseau pour les bains privés; il ne faut pas dire, un baignoir, mais une baignoire. Le baignoir est le lieu où l'on baigne, mais non pas un vaisseau de bois, de tôle ou de cuivre.

Beche. Petit bateau. Ce mot désigne les bateaux qui sont sur la Saône, et qui sont couverts d'une toile; dites, batelet, s. m.: passer la riviere dans un batelet.

Bugnes. Sorte de pâte à l'huile; dites, beugnes, s. f.: de bonnes beugnes.
Note de Markus : l'usage à finit par triompher. Maintenant tout le monde dit bugnes.

Cabosser. Déformer, v.: il a cabossé la boîte de sa montre. Ce mot est un vrai barbarisme; dites, bossuer: bossuer des assiettes d'argent.

Caffard. Insecte hideux, qui se tient ordinairement dans la farine et s'en nourrit; dites, blate, s. f.

Catolle. Sorte de tourniquet en bois; dites, birloir, s. m.; le birloir de ce châssis s'est détaché.

Courir. Ce verbe n'adopte que l'auxiliaire avoir: il y a couru; de là une faute dans ce vers de Racine: Il en étoit sorti, lorsque j'y suis couru.

Il faudroit, lorsque j'y ai couru.

Je vous laisse découvrir le reste par vous-même...

_____________________________________________________________________

La créature dansante

Un texte écrit dans un train.
Kayama, ma sorcière, fusionnait dans mon esprit avec les mouvements, d'Henri Michaux, ces poèmes graphiques composés de signes étranges qui sont autant de créatures dansantes. Il s'agit d'un texte brut, c'est-à-dire sans réécriture. Le travail sur les mots, sur les phrases, viendra plus tard.

Pour les créatures dansantes
Pour Kayama aussi


Seule était la créature, perdue dans une nuit qu'elle ne connaissait pas.
Elle émettait de petits sons cristallins et de chacun de ces pleurs naissaient de minuscules étoiles qui tombaient doucement sur le sol. Parfois, l'une d'elles se transformait en étoile filante et s'enfuyait pour se perdre haut dans ce ciel ténébreux, à nul autre semblable.
La créature tournait lentement sur elle-même. Pareille, au milieu de cette pluie de lumière qu'elle générait, à un danseur ou à une danseuse. Difficile de savoir s'il était elle, si elle était il.
Son corps se déformait sans cesse et des bras jaillissaient de sa masse informe. Des membres qui lui donnaient soudain un caractère plus humain. Silhouette d'encre perdue dans cette nuit si dense.
Petit à petit, elle prenait plus d'assurance. Sa danse s'accélérait et les protubérances se faisaient plus nombreuses et chacune d'entre elles se séparait du corps pour devenir indépendante.
Et très vite la créature ne fut plus une, mais plusieurs. Et ses enfants dansaient à leur tour et la nuit se remplissait d'étoiles. Car les créatures étaient si proches l'une de l'autre que dans leurs mouvements leurs membres se frôlaient dans un feu d'artifice d'astres miniatures.
Et leurs chansons cristallines se mêlaient dans un chant unique et leurs corps s'étreignaient, si fort, si fort, qu'au coeur de cette nuit ils fusionnaient. Et, de nouveau, seule fut la créature.
Alors, mince silhouette d'encre, elle dansa encore plus vite, plus fort.
Et bientôt, de nouveau, elle fut plusieurs.
Les notes cristallines nées de ces formes en mouvement se transformaient en mots. Mots insaisissables, comme de furtifs glissements chuchotés, dont elles seules pouvaient comprendre la signification. Mots qui se croisaient, s'enlaçaient, s'entrelaçaient, s'embrassaient, dans des étreintes si intimes qu'ils finissaient par jouir les uns des autres. Puis recommençaient, insatiables, jusqu'à ce la fusion de toutes ses créatures dissemblables conduise à leur néantisation.
Et la nuit, intense, cette nuit qui ne se connaissait pas elle-même, demeura sans la moindre vie qu'elle puisse abriter. Traversée de temps en temps par une étoile filante.

___________________________________________________________________

Appel à textes fantastiques ou SF



Un message de Vincent Gessler et Anthony Vallat :

Aux auteurs de fictions établis en Suisse,

La revue francophone Lunatique publie des nouvelles et des textes documentaires dans le registre des "univers de l'imaginaire". Outre quatre parutions régulières par an, son rédacteur en chef Jean-Pierre Fontana compose aussi des numéros spéciaux, consacrés à des personnalités ou à des sujets méritant un intérêt particulier.

C’est ainsi qu’un prochain "Lunatique spécial" sera entièrement dédié à la science-fiction, au fantastique ou au merveilleux... made in Switzerland.

Comment contribuer à ce recueil ?

Vous pouvez proposer un récit de fiction inédit appartenant aux genres littéraires de l’imaginaire : science-fiction, fantastique ou merveilleux. Une seule contribution sera retenue par écrivain.

Votre texte ne devra idéalement pas dépasser 30 000 signes. Si le texte dépasse cet ordre de grandeur, il devra faire preuve d'une qualité particulière.

Le délai fixé pour la réception des textes est le 31 janvier 2009.

Les nouvelles seront sélectionnées anonymement. Elles sont à adresser à la boîte électronique anthoromande@gmail.com où elles seront rendues anonymes et transmises aux anthologistes. Si aucun accusé de réception n’est retourné dans les deux semaines, pensez à renvoyer votre texte.

Si vous avez connaissance de textes d'auteurs suisses anciens ou méconnus, dont le volume entrerait dans les proportions définies ci-dessus, vous pouvez nous les signaler ou nous les adresser. Les nouvelles suisses-alémaniques et suisses-italiennes sont bienvenues, si possible assorties de leur traduction française.

Si vous souhaitez rédiger une étude historique ou critique sur les littératures de l'imaginaire en Suisse, merci de nous proposer votre sujet : nous en définirons ensemble les dimensions et les modalités.

En résumé :

Une nouvelle de fiction appartenant aux genres de la science-fiction, du fantastique ou du merveilleux d’une taille maximum de 30 000 signes (espaces compris) à adresser à anthoromande@gmail.com

Délai : 31 janvier 2009


______________________________________________________________________

L'amour des mots

Qu'est-ce qui fait que je m'intéresse à un texte ? Qu'est-ce qui fait qu'un récit me plait, que sa lecture résonne en moi plus particulièrement ? Parfois je m'interroge.

Je suis un amoureux des mots.

Il y a des textes, pas nécessairement des histoires, des textes, parfois quelques mots à peine, qui tournent dans ma tête, qui se mêlent à mes rêves, à mes désirs.

Avec le temps, ces désirs auraient pu s'émousser. Mais ils sont toujours là alors que j'entre dans la dernière partie de ma vie.

Tellement fort parfois qu'ils débouchent sur l'envie de connaître celui/celle qui est derrière. Aimer un texte pour sa musique, pour ce qu'il évoque, pour toutes ces images qu'il fait remonter du fond de la mémoire, pour ce moment de communion si intense qu'il est difficile de dire ce qu'est ce moment. Comme si l'amour était aussi un état littéraire.

Comme si les mots de l'autre enlaçaient, embrassaient vos propres mots, faisaient l'amour avec toutes ces choses que vous gardez en vous. Comme si les mots de l'autre vous envahissaient soudain pour devenir votre propre musique.

Difficile de dire pourquoi on aime un texte. Difficile de dire d'où vient cette séduction des mots. Cette étrange histoire d'amour entre les mots de l'autre et vos propres mots, entre les mots de l'autre et vous-même.

Difficile de définir cette passion qui vous habite, qui vous dévore, qui vous amène à lire où à écrire pour faire que les mots des autres deviennent votre, que vos propres mots s'envolent vers d'autres.

Il est des histoires d'amour si difficile à raconter... Des histoires d'amour qui vont bien au-delà de ces mots, de ces phrases, de cette petite musique qui court sur la page d'un livre, sur un écran d'ordinateur et que vous cherchez à rattraper.

Qu'est-ce qui fait que j'aime un auteur ? Qu'est-ce qui fait que j'aime un texte ?

Sans doute suis-je un éternel amoureux.


____________________________________________________________________

10/10/2008

Une feuille


Ce texte a été écrit en 1995 pour l'exposition CONTAMINATION, consacrée à une retrospective de mes textes affiches.


Une feuille. Blanche. 80 gr. Elle pourrait être jaune ou bleue. Ou autrement encore. Mais elle est blanche.

542 signes. 87 mots. 22 lignes. 26 de ces signes sont des majuscules. 114 sont des u. 28 sont des .

L'encre est noire. On remarquera une prolifération anormale des u. Comme un cancer en u.

Un des mots est absent du/des dictionnaire(s). Du moins dans la forme usitée ici.

Certaines phrases sont incomplètes.


Une phrase est un ensemble organisé de mots exprimants une ou plusieurs idées. Pour être complète il lui faut au moins un sujet et un verbe.

Certaines phrases sont disloquées.

Des phrases dans lesquelles il y a une succession impossible de catégories syntaxiques sont des phrases disloquées.

L'ensemble constitue un texte. Pas même un poème. Juste un texte. Comme ça.

Et ce texte est posé sur un mur. Comme une affiche.

Photocopié. Agrandi. Et puis...

Mais non, il n'y a rien d'autre à dire. On ne pourra jamais quantifier les brefs moments de bonheur et les longues heures de souffrance qui sont derrière ce simple texte.

Ou alors : 542 signes. 87 mots. 22 lignes. 26 de ces signes...



09/10/2008

La mémé évaporée

Sur Clavène, planète minière de type 4, les prospecteurs avaient installé leurs campements aux abords immédiats de l'aire d'atterrissage, sans que les autorités essayent même d'y mettre de l'ordre. Léna s'arrêta au bas des échelons, se demandant si elle n'allait pas immédiatement rembarquer.

Mais la vieille fille se dit qu'elle ne pouvait point abandonner ainsi sa chère mémé, surtout après un aussi long voyage. Dix ans auparavant, dans un enregistrement vidéo, elle lui avait déclaré que, le jour où elle aurait assez d'économies pour s'offrir un aller-retour jusqu'ici, elle viendrait voir comment elle était installée. Ce n'était donc pas le moment de flancher. Il faut cependant reconnaître que l'accueil n'était pas des plus chaleureux. Le campement de mineurs avait même un air des plus lugubres.

Une fois le poste de contrôle franchi, Léna se dirigea vers un vélotaxi et tendit au robot en uniforme bleu la carte sur laquelle elle avait soigneusement écrit :

Grand-mère Dany

Baraquement 7658

Clavène capitale, Ouest.

Le robot acquiesça et elle eut juste le temps de s'installer dans la minuscule coque avant que le taxi ne prenne la direction demandée.

Grand-mère Dany habitait de l'autre côté du campement aperçu lors de son arrivée. Ici les baraques de bois, chacune entourée d'un minuscule jardin, avaient des allures moins tristes.

Le taxi la déposa devant une maison qui paraissait à l'abandon. Léna ne s'en inquiéta guère. Vu l'âge avancé de la mémé celle-ci ne devait pas avoir beaucoup l'occasion d'entretenir la baraque et le jardin. La vieille fille aurait tout de même espéré qu'un voisin s'en occupa un peu.

Elle posa sa valise et son parapluie et frappa à la porte. Le silence s'éternisant elle se décida à entrer. La maison était vide. Cela faisait incontestablement plusieurs mois que plus personne ne vivait ici de manière régulière. Où donc était passée mémé ? La dernière fois qu'elle avait reçu un message vidéo d'elle, c'était à peine quelques mois auparavant. Et jusque-là, elle était censée toujours habiter à la même adresse.

Songeuse, Léna s'assit à la table de la pièce qui servait tout à la fois de cuisine, de salon et de chambre, et étudia le lieu du regard. Elle s'étonna de ne voir aucun des bibelots dont sa grand-mère avait l'habitude de s'entourer, ni les photos diverses qu'elle punaisait aux murs. Que s'était-il donc passé ? Si la vieille avait rendu l'âme l'administration lui aurait immanquablement fait parvenir un certificat de décès, et si elle était tombée malade sans doute l'aurait-on prévenue.

Elle rangea sa valise dans un coin et cliqua deux fois sur son tututeur de poignet. Cinq minutes plus tard, un vélotaxi s'arrêta devant la porte pour l'emmener au centre de Clavène capitale, c'est-à-dire à l'astroport, car c'était là qu'étaient installés les bureaux administratifs ainsi que le centre commercial.

Elle s'arrêta tout d'abord au commissariat pour signaler la disparition de mémé Dany. Mais le fonctionnaire auquel elle eut affaire ne trouva pas trace de la vieille dame dans son fichier informatique qui recensait pourtant tous les habitants, vivants ou morts, depuis l'arrivée des premiers colons.

— Diable, fit le policier penaud. Voilà qui est fâcheux. Aurions-nous oublié d'enregistrer grand-mère Dany ? Ou pire, y aurait-il un bogue dans l'ordinateur central et certains fichiers auraient-ils été malencontreusement effacés ? Désolé, Madame, j'appellerais les archives demain matin pour savoir ce qu'il en est. Je vous tiendrai au courant.

— Une mémé ça ne disparaît tout de même pas comme ça, s'offusqua Léna.

— En effet, approuva son interlocuteur, et sans doute allons-nous la retrouver sous peu.

La vieille fille acheta des provisions pour une semaine puis retourna à la baraque numéro 7658.

En arrivant, elle eut la mauvaise surprise de voir que sa valise et son parapluie avaient été jetés sur le chemin et qu'un couple logeait dans la maison.

— Mais, s'inquiéta Léna, que faites-vous chez grand-mère Dany ?

— Grand-mère Dany, s'étonna l'homme à la carrure de déménageur. Jamais entendu parler.

— Ceci est la demeure de ma grand-mère.

— Cela serait surprenant, car nous possédons cette maison depuis huit ans.

Une femme en robe de chambre élimée s’approcha et lui demanda, suspicieuse :

— Qui êtes-vous ? Et que venez-vous faire ici ?

— Je veux retrouver ma mémé, dit Léna. Qu'en avez-vous fait ? L'avez-vous trucidé et enterré dans la cave pour lui voler ses économies ?

— Mais, Madame, nous ne connaissons point votre mémé et vous prions de bien vouloir nous laisser tranquilles. Nous sommes ici chez-nous.

Sur ce, l'homme lui claqua la porte au nez.

— Ben ça c'est un peu fort, se dit la vieille fille. Non seulement on trucide ma mémé adorée, mais en plus on se comporte en malotru.

Un tutut, et le même robot taxi arriva, ramenant une nouvelle fois Léna au commissariat où le même fonctionnaire l'accueillit.

— On a refroidi grand-mère Dany, annonça-t-elle tout de go au policier ébahi.

— Comment ça, on a refroidi grand-mère Dany ? interrogea le fonctionnaire. Vous voulez dire que vous avez découvert sur Clavène un trafic de viande froide ?

— Non, je voulais dire que j'ai découvert qui a tué mémé.

— Commençons par le commencement, fit le policier.

Jusqu'ici, il n'y avait jamais eu de crime sur Clavène et ce n'était pas cette timbrée fraîchement débarquée qui allait semer la zizanie dans la routine quotidienne.

— Adresse du délit ? demanda-t-il.

— Chez mémé, baraque 7658, Ouest.

L'ordinateur afficha une série de données.

— Grand mère Dany n'a jamais habité cette baraque, constata le policier. Il y a quatorze ans, la maison a été bâtie par un certain Maurice Leprospecteur. Lequel a revendu la baraque à monsieur et madame Martinez il y a huit ans. Ceux-ci viennent y passer deux ou trois semaines par an. Ils sont arrivés ce matin, par le même vol que vous.

— Ben, elle est passée où la vieille, alors ?

Le policier sortit le listing de tous les colons arrivés dix ans plus tôt. Il eut beau chercher dans un sens puis dans l’autre : pas de grand-mère Dany dans le lot.

— Une mémé, ça ne disparaît pas comme ça, tout de même, s'exclama Léna.

— Je ne peux rien vous dire d'autre, Madame. Allez voir mon collègue, qui s'occupe du contrôle des nouveaux arrivants. Peut-être pourra-t-il vous renseigner un peu mieux.

Léna se fit donc conduire par le robot taxi jusqu'aux bureaux de l'immigration.

Un jeune homme charmant l'accueillit et, après qu'elle lui eut narré son affaire, parcourut une série de grands cahiers.

— Négatif, Madame, finit-il par lui dire. Aucune grand-mère Dany, de quelque nature que ce soit. Je ne vois qu'une solution. Il y a erreur sur l’adresse.

— Comment ça, jeune homme ? Je sais ce que je fais, tout de même.

— Et bien, hésita celui-ci, au risque de me répéter je dirai que vous n’avez pas toqué à la bonne porte.

De colère Léna se leva d'un bond et d’un coup sec cassa son parapluie sur le crâne du malheureux.

— Cela vous apprendra à sous-entendre que je suis bigleuse.

— Euh, fit un collègue du jeune homme, je crois qu'il voulait juste dire que vous avez dû vous tromper d'escale. Ici, vous êtes sur Clavène sur Béta IV. Sans doute désirez-vous vous rendre sur la sœur jumelle de notre planète, Clavène sous Béta IV. Toutes les semaines, nous voyons débarquer des passagers qui se trompent.

La vieille fille haussa les épaules et sa valise à la main se dirigea tête haute vers le quai d'embarquement adéquat, tandis que la voix d'une hôtesse annonçait : «Le vaisseau à destination de Clavène sous Béta IV partira du quai trois, dans trente-cinq minutes...»

Vraiment, elle avait bien raison. Dès le début, cette planète ne lui inspirait pas la moindre confiance... Elle aurait dû se fier à son instinct.


Ce texte est publié sous licence Creative Commons : Paternité-Pas d'Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France

http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/



Les gens qui font peur aux chats

C'est le jour de la lune que les gens qui font peur aux chats se manifestèrent pour la première fois. Où du moins c'est ce jour-là que je remarquai les premiers indices de leur présence. Mais je pense que s'ils étaient passés plus tôt je l'aurais senti. Car je devine toujours leur passage. Il est d'imperceptibles signes qui ne trompent pas.

Comme si l'air lui-même était différent.

Et puis il y a le chat... Quand je suis rentré, ce soir-là, il avait encore le poil hérissé et il poussait de petits grognements en regardant la porte.

Je ne sais pas qui ils sont. Ils viennent toujours quand je suis absent, mais je reconnais qu'ils me font peur à moi aussi.

La journée du lendemain s'est déroulée sans incident notable. Pas le moindre signe de leur présence.

Le mercredi, ils sont passés une nouvelle fois. Un voisin les a entendus frapper en milieu d'après-midi. Ils ont glissé un papier sous la porte. Il n'y avait rien d'écrit dessus. Pas la moindre trace, pas la moindre tache. Pas la moindre empreinte qui eut pu dévoiler un peu de leur personne. Le voisin, à qui j'en ai parlé, a haussé les épaules. Une plaisanterie de gamins, sans plus, a-t-il constaté. Moi, j'ai un doute. Je sais qu'ils existent.

Comme lors de leur précédent passage le chat était inquiet. Il n'a même pas voulu que je le caresse. Je n'aime pas ça. J'ai l'impression d'une menace.

Du jeudi au dimanche, les gens qui font peur aux chats ne se sont plus manifestés. Mais dès le lundi suivant, ils sont revenus.

Ils avaient de nouveau glissé une feuille de papier sous la porte. Cette fois-ci la feuille n'était pas totalement vierge. En bas, à droite, était tracé maladroitement ce que je crus déchiffrer comme la lettre oméga, symbole, dans certaines traditions, de la fin de toute chose. La menace se voulait-elle plus précise à travers ce néfaste message d'avertissement ?

Cela commençait à m'inquiéter sérieusement. Qui donc étaient ces inconnus ? Quel but poursuivaient-ils ?

Le mardi, ils passèrent de nouveau. Je restais chez moi le reste de la semaine pour essayer de les surprendre. Mais ils ne se manifestèrent pas. Comme si soudainement ma présence les dérangeait. Comme si ce n'était pas moi qui les intéressait, mais le chat. Et peut-être était-ce réellement le cas. Ce n'en était que plus terrifiant. Je me demandais quel lien étrange pouvait s'être tissé en mon absence entre le chat et ces inconnus. Quel pacte terrifiant les liait.

Le lundi de la semaine suivante, je suis retourné au travail et bien sûr ils sont passés. Ainsi que le mardi, le mercredi et le jeudi. Le jeudi soir je trouvais une nouvelle feuille de papier glissée sous la porte. Tachée de quelques gouttes de sang encore fraîches. Par contre, le chat était très calme. Comme si de nouveaux éléments étaient intervenus dans le mystérieux cérémonial qui se déroulait en mon absence. Toute peur semblait l'avoir quitté. Je ne sais pas pourquoi mais cette constatation me parut encore plus angoissante. Je frissonnais toute la soirée.

Les jours d'après les gens qui font peur aux chats ne se signalèrent pas. Ils ne devaient plus jamais le faire. Comme s'ils s'étaient totalement volatilisés.

Une semaine après leur dernier passage un voisin découvrit dans les greniers les corps affreusement déchiquetés de trois hommes vêtus de noir. D'après le médecin légiste ils avaient été attaqués par un ou plusieurs félins de belle taille. On n'en sut pas plus.

Aujourd'hui l'affaire est définitivement close. La police a renoncé à découvrir l'identité de ces hommes et les circonstances de leur mort étrange. C'est mieux ainsi.

Suivez mon conseil : laissez les chats tranquilles. Ne venez pas les effrayer lorsqu'ils sont seuls. Les chats n'aiment pas avoir peur.

Et surtout, surtout ne m'obligez pas à me couvrir de ma fourrure et à sortir du tiroir de la cuisine mes griffes d'acier bien tranchantes... Vous pourriez le regretter.



Certains de mes textes sont disponibles sous forme d'ebooks gratuits, dans divers formats lisibles sur la plupart des lecteurs mobiles (Cybook, Sony 505, PDA, Iphone...), sur le site de Feedbooks.




Ce texte est publié sous licence Creative Commons : Paternité-Pas d'Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France
http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/



Le chat qui avait perdu le sourire

Voici un conte pour enfants écrit début 1990 pour le nº 3 de la petite revue éditée par ma nièce : Épis. Il s'agit d'une des rares histoires que j'écrivis dans les années 90. Ce chat qui avait perdu le sourire c'était moi, bien sûr, et ceux qui me connaissent depuis longtemps devineront plein de choses à travers ce récit. Pour les autres, il s'agira tout simplement d'un conte pour enfants.



LE CHAT QUI AVAIT PERDU LE SOURIRE

Un conte de Markus Leicht



Banana Blitz, le chat de Cynthia Ann, souriait toujours. Même dans son sommeil. Aussi ne faisait-il jamais triste sur Solaterra, la petite planète où les chats font la pluie et le beau temps. Car il faut bien avouer que Banana Blitz n'était vraiment pas avare de beau temps, faisant de son sourire un soleil permanent pour ses amis et même pour les autres.

Or un jour, après une longue promenade, Banana se rendit compte qu'il avait perdu son sourire. Dès lors tout devint gris. Même le ciel s'assombrit pour manifester sa tristesse. Les maisons devinrent grises, l'herbe devint grise, et toutes les couleurs, par solidarité‚ devinrent grises. Même le gris se fit un peu plus gris et, lui qui était déjà si triste d'être toujours gris, fut encore plus triste.

Cynthia Ann appela donc ses amis à la rescousse. Il y avait Yeux de Lune, le papillon, Croc-Croc, le Rhinoféroce, pas si féroce que ça, et Neige, la fée de l'hiver, sans oublier Bernard, le cow-boy qui se livrait à d'étonnants rodéos, à cheval sur le dos des étoiles sauvages.

Grâce à ses talents et à sa baguette magique, Neige aurait pu retrouver le sourire de Banana Blitz en un instant, mais comme d'habitude sa baguette était en panne et ses pouvoirs étaient inefficaces sans le secours de son instrument magique. Et comme on était un dimanche Banana ne pouvait utiliser aucun de ses dons. Ceux-ci ne se manifestant que le samedi, jour des trois lunes, comme vous le savez parfaitement.

Est-il besoin de préciser qu'en la circonstance les amis chats de Banana s'étaient joints à l'équipe. Ebenezer Cacahuette, Radieuse Radiance et Chocolat-Café-Au-Lait se seraient vexés si leur aide n'avait point été requise.

Sans son sourire, Banana était tout triste. Il ne se sentait plus lui-même et ses amis avaient eux-mêmes du mal à le reconnaître. Cynthia Ann s'empressa donc de lui coller une étiquette, avec son nom, sur son dos pour éviter toute confusion.

— Il faut refaire tout le chemin que tu as parcouru dans la journée, dit la fillette. À moins que quelqu'un n'ait volé ton sourire pendant ton sommeil.

— Miaou-Miaou, (je l'avais en me levant), expliqua Banana.

— Ou donc t'es-tu rendu après ? demanda Neige.

— Miou-Miaou-Miouou, (je suis allé me promener dans les bois).

Toute la troupe refit donc le chemin parcouru par Banana Blitz. Chacun souleva le moindre caillou, le moindre grain de sable ou de poussière… En vain. Nulle part ils ne trouvèrent dans les bois, le sourire de Banana.

Fatigués, affamés et surtout attristés, ils revinrent chez Cynthia Ann.

Bernard, le cow-boy des étoiles, remarqua :

— Ce sourire ne peut pas être bien loin. Cherchons dans la maison.

Ils reprirent donc leurs recherches. Soulevant tapis et lames de parquet, sondant murs et plafonds, retournant tables et chaises. Croc-Croc le Rhinoféroce avait même sorti sa loupe pour être sûr de ne rien laisser passer.

Ils étaient à deux doigts d'abandonner quand Ebenezer Cacahuette les appela énergiquement, d'un long :

— Miouaouaouaou.

Le cœur battant, ils s'élancèrent tous dans la salle de bain, d'où venait l'appel.

Ebenezer tenait fièrement la brosse à dents de Banana Blitz.

Quelle ne fut pas leur surprise à tous de découvrir que le sourire de leur ami était accroché après.

— Youpi, s'écria toute l'équipe, tandis que Cynthia Ann rendait son sourire à Banana.

Aussitôt le ciel redevint bleu, l'herbe se mit à verdir et les couleurs retrouvèrent leurs teintes habituelles et même le gris parut moins gris.

Et Banana Blitz recommença à dispenser du beau temps pour ses amis et même pour les autres. Et plus jamais il ne laissa sa brosse à dents lui ravir son sourire.

Et peut-être est-ce depuis ce temps que les brosses à dents ne sourient jamais.



Ce texte est publié sous licence Creative Commons : Paternité-Pas d'Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France
http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/